Je viens de lire le livre de Mamadou Igor Diarra, « C’est possible au Mali »

Je viens de terminer la lecture de mon premier livre de l’année 2018. Depuis quelques jours un livre fait le buzz au Mali, au point qu’il y a rupture de stock dans les librairies de Bamako.Ce succès étonne quand on sait que nous lisons généralement peu. Qu’est ce qui explique ce soudain engouement des maliens pour la lecture ? Effet de mode, couverture incitative, titre accrocheur ou  campagne réussie ?

J’ai donc parcouru le livre autobiographique de Mamadou Igor Diarra, intitulé C’est possible au Mali paru chez l’éditeur cherche midi. Une fois ouvert, il est difficile de s’arrêter, on veut tout de suite dévorer les 192 pages de ce livre tant le style est empreint à la fois de clarté et d’émotions. L’auteur se livre, parle de lui sans faux-fuyant, assume ses choix. Rarement on a vu un haut responsable malien lever tant de voiles sur sa vie, son parcours et son expériences dans la gestion des affaires étatiques.

Je crois que ce livre doit être lu et relu non seulement parce qu’il lève le voile sur certaines pratiques qui expliquent le pilotage à vu auquel nous assistons dans la gestion du pays, mais aussi parce qu’il contient de quoi motiver plus d’un jeune au sérieux, à l’abnégation dans les études et dans la vie professionnelle.

Né en Ukraine, d’une mère Ukrainienne et d’un père malien, Mamadou Igor Diarra découvre le Mali en 1974, à l’âge de 9 ans.

L’enthousiasme de connaître le pays de son père – ainsi que la chaleur humaine dont les maliens ont le secret – fera vite place à la dure réalité du bouleversement climatique et alimentaire auquel il fera face.

Une éducation imprégnée des valeurs maliennes d’antan

À Markala, dans le centre du Mali, le jeune  » Ukrainien »  apprend  à manier la daba, à monter sur l’âne, à manger le « Tô »(*) et à boire la bouillie de mille. Dans ce livre, Igor revient sur une caractéristique qui faisait la particularité de l’éducation au Mali et qui a contribué à faire de lui l’homme qu’il est devenu :

« le sérieux et la discipline était la marque de mon éducation (…) tous les adultes du quartier veillaient sur notre bonne tenue (…) ils nous enseignaient et dans le même temps nous éduquaient » [P26]

Brillant élève, Mamadou Igor Diarra décroche, après le baccalauréat, une bourse pour la très sélective école des Hautes Études Commerciales (HEC) à Liège, en Belgique. Dans cette école, Igor se voit transformé en  « bûcheur forcené», obligé de bosser des heures afin de relever le défi et rendre ainsi honneur à son pays. Après l’obtention du précieux sésame, alors qu’il n’a que 26 ans, l’homme revient au Mali dans les années 90 et entame une carrière dans le secteur bancaire, en passant par la case chômage.

Début d’une carrière bancaire

Il dépose alors ses bagages à la Banque de Développement du Mali (BDM SA). Face à des collaborateurs jaloux de leur droit d’aînesse, Igor fera preuve de tact afin d’imposer sa marque et dans le but de prouver à ses supérieurs tout ce qu’il vaut. Cela lui vaudra d’être nommé représentant de la banque à Paris en 1993, avant d’être remercié  « brutalement » en 1997, alors qu’il avait enchaîné des succès. On lui attribuait, à tort, l’intention de vouloir profiter de sa proximité avec des clients potentiels pour renforcer un parti politique naissant… De cet épisode, notre auteur dira retenir deux leçons :

« la réussite par le travail est souvent vécue comme une menace par ceux à qui la routine suffit. Et l’indifférence est la meilleure réponse à ces petites tempêtes.»[P38]

De retour à Bamako, muté au service de la Direction des Ressources Humaines, Igor Diarra erre dans les couloirs de la banque, sans bureau ni dossier à traiter. Au lieu de se laisser aller par le découragement, il va se consacrer à la rédaction d’un plan stratégique de développement de la banque.

« Ce travail solitaire finit par convaincre et fit apparaître à une partie de la hiérarchie l’absurdité de mon isolement forcé  » [p40]

Il est alors nommé Directeur du réseau des agences, une autre expérience couronnée de succès. En 2005, il se voit confier la mission de création d’une nouvelle banque en Guinée-Bissau, un pays qui venait à peine de quitter la guerre et qui ne comptait alors qu’une seule banque.

En 2006 la carrière de notre banquier connaît un nouveau tournant. Il est appelé par le président malien, Amadou Toumani Touré, pour venir redresser la Banque Internationale pour le Mali (BIM), deuxième banque du pays.

« Le message téléphonique du président fut bref, concis, clair et sans appel : « Madou, viens me redresser cette banque rapidement. Bon courage. » [P44].

Monsieur le ministre

À travers C’est possible au Mali,  nous pouvons constater que la carrière de Mamadou Igor Diarra n’a pas été un long fleuve tranquille. Mais, à chaque fois, il a su rebondir et tirer son épingle du jeu. Le travail bien fait payant toujours, l’homme deviendra par deux fois ministre, sous deux gouvernements différents.
D’abord ministre de l’Énergie, des Mines et de l’eau de 2008 à 2011, dans le gouvernement de Modibe Sidibé sous la présidence d’Amadou Toumani Touré. Puis ministre de l’Economie et des Finances en 2015 dans le gouvernement de Modibo Keita, sous la présidence d’Ibrahim Boubacar Keïta, l’actuel président du Mali. Autre président, autre coup de téléphone :

« C’était un vendredi,  la sonnerie de mon téléphone avait retenti, il était 14 heures et je prenais le thé avec ma mère. Cet appel-là restera lui aussi, à tout jamais, gravé dans ma mémoire.
-Fiston, c’est le président IBK, ton tonton.
-Bonjour monsieur le président.
-Voilà ! Je voudrais te nommer ministre de l’Économie et des Finances dans le gouvernement que nous sommes sur le point de finaliser. J’ai besoin de toi, mon fils. Il s’agit d’une mission pour sauver le Mali.

Ma perplexité, devant une telle proposition,  me fit marquer une pause (…) Je lui indiquais que ma situation actuelle était très confortable, que je jouissais d’avantages rares et surtout que je m’étais engagé, comme c’est le cas avec tous les groupes bancaires internationaux, à ne pas faire de politique.

Le président se montra surpris, presque fâché, manifestant même le désir de raccrocher :
-C’est bon ! C’est bon ! J’ai compris. Je t’ai demandé de venir m’aider à sauver le Mali et toi tu me parles de ton groupe bancaire. Merci !
-Tonton, là, j’échangeais avec un père, pas avec le président de la République. Je n’ai pas dit non. Je voudrais seulement que vous m’accordiez un moment de réflexion et d’échanges avec ceux avec qui je viens de contracter.
-D’accord, je te laisse trente minutes !
Il avait raccroché brusquement, me laissant totalement abasourdi !  » [P85]

Si son premier passage à la tête d’un ministère, en 2011, s’est plus ou moins bien terminé, on ne peut pas en dire autant pour le second. Après des résultats positifs et des encouragements au niveau international alors qu’il travaillait dans le gouvernement de Modibo Keita, Mamadou Igor Diarra se voit proposer une nouvelle fonction, celle de ministre du Développement industriel (en lieu et place de celui de l’Économie et des Finances),mais il refusera cette nouvelle proposition. Il faut dire que les mesures drastiques qu’il avait prises pour redresser l’économie d’un pays désormais en guerre n’ont pas été appréciées par certains collègues. L’auteur ne manque pas de mettre en lumière bon nombre de mauvaises pratiques qui plombent l’économie du pays.  

« J’ai étudié les dossiers (…) On y découvre tellement d’aberrations et d’incohérences qu’il y a lieu de se demander si, pour un pays pauvre, nous sommes sur la bonne voie „ [P90]

Ainsi, on découvre, toujours à la page 90 que :

« l’État et ses démembrements dépensent 15 à  20 milliards de francs en carburant et frais de déplacement, de quoi faire plusieurs fois le tour du monde  »

L’espoir d’un Mali meilleur

Face à toutes ces révélations, on serait tenté d’être pessimiste quant à l’avenir du Mali, mais ce n’est pas l’état d’esprit de l’auteur. Ce qui est intéressant dans cet ouvrage, c’est que, dans la dernière partie du livre, Mamadou Igor Diarra évoque l’Histoire du Mali, sa propre éducation, son expérience de banquier, mais aussi celle d’hommes d’État ;  il évoque donc toutes ses expériences, à la fois personnelles et professionnelles, pour faire des propositions concrètes, afin de sortir le Mali du précipice. Au final il lance un appel à la jeunesse qu’il pense salutaire pour le pays. Il préconise ainsi d’écouter la jeunesse et de prendre ses aspirations en compte.

« Il faut agir pour notre jeunesse, en commençant par lui garantir le pouvoir de faire face à ses besoins immédiats, tout en anticipant ses attentes. Le seul besoin d’un enfant, n’est pas d’aller à l’école, un jeune doit pouvoir s’épanouir, s’ouvrir sur le monde (…) P160-161.

(*) To : pâte à base de farine de mil

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